Récit

Une artiste touche-à-tout passionnée par les enfants

"La guerre, ça vous entre dans la tête et ça n’en sort plus jamais", disait Lydia Chagoll. Tout au long de sa vie, elle a gardé le silence sur les traumatismes de sa jeunesse, mais elle a trouvé une échappatoire dans la danse et le cinéma, et dans son engagement en faveur des enfants et leurs droits. La Fondation Roi Baudouin rend hommage à la fondatrice du Fonds Lydia Chagoll – Pour un sourire d’enfant, décédée le 23 juin dernier.

Quelques semaines avant sa mort, peu avant son 89e anniversaire, Lydia Chagoll a envoyé un mail à des amis avec un petit film de Laurel & Hardy : ‘Let’s twist again!’ Elle se réjouissait, après de longues semaines de confinement passées chez elle, de pouvoir à nouveau rencontrer des gens ‘en vrai’ dans les bois d’Overijse. C’est le souvenir que ses amis gardent d’elle : malicieuse et pleine d’énergie. Mais aussi intelligente, têtue, érudite. Une femme tenace qui jurait comme un charretier et était animée d’un profond sentiment d’engagement social.

De la danse au cinéma

Lydia Chagoll a vu le jour en 1931 à Voorburg, aux Pays-Bas, sous le nom de Lydia Aldewereld, dans une famille juive hollandaise. Son père, journaliste et éditeur de gauche, émigra à Bruxelles. Après l’invasion allemande, il entama avec sa famille une longue errance qui finit par les conduire dans les Indes néerlandaises, dans l’enfer d’un camp de prisonniers de l’occupant japonais. Pendant plus de six ans, la jeune Lydia a subi l’horreur des camps.

"Pour les survivants, trois issues possibles étaient possible", disait-elle : "se sentir victime, cueillir chaque jour comme si demain n’existait pas et s’engager pour les autres". Lydia Chagoll a choisi cette troisième option. Toute sa vie, elle n’a jamais parlé publiquement de ce qui lui était arrivé – “Ce n’était pas le Club Med, ok. Passons à autre chose”, a-t-elle dit un jour dans De Standaard – mais la danse lui a permis d’exprimer ce qu’elle avait vécu.

Après une carrière de danseuse et chorégraphe avec sa propre compagnie, elle commença dans les années 1970 une deuxième carrière d’écrivaine (25 ouvrages) et de réalisatrice de films et documentaires (17 films), parfois avec son âme sœur et compagnon, le cinéaste Frans Buyens. Citons, entre autres, ‘Au nom du Führer’ sur les enfants nazis, ‘Ma Bister’ sur la persécution nazie des Roms et des Sintis et ‘Moins mort que les autres’¸ un film sur le droit à mourir dignement, avec Senne Rouffaer et Dora Van der Groen.

Droits des enfants

Sa passion pour les enfants et leurs droits constitue le fil rouge qui traverse son œuvre. “L’oppression dans les camps, l’obligation de devoir nier sa personnalité, le fait de ne pas pouvoir aller à l’école, de ne pas pouvoir jouer, de ne pas être reconnu comme enfant : ce sont ces situations qui la faisaient monter aux barricades”, dit Edith Carbonez, amie de Lydia Chagoll qui, jusque fin 2019, géra au sein de la Fondation Roi Baudouin, le Fonds Lydia Chagoll – ‘Pour un sourire d’enfant’.

Pour Lydia Chagoll, il n’y avait rien de plus beau que de guider des enfants pour en faire des adultes raisonnables, responsables et tolérants. En 1982 sortit son documentaire ‘Pour un sourire d’enfant’, qui traitait de la maltraitance des enfants. Elle a également été co-fondarice du premier ‘Vertrouwenscentrum’ (Centre flamand de confiance pour la maltraitance des enfants), de l’organisation SOS Enfants et du Groupe de travail ‘Enfants en prison’. En 1978, elle créa la Fondation Lydia Chagoll – Pour un sourire d’enfant, qu’elle transféra en 1994 à la Fondation Roi Baudouin, ce qui en fait l’un des plus anciens Fonds gérés par la Fondation.

Chaque année, le Fonds décerne le Prix Lydia Chagoll : 7.500 euros pour une organisation qui s’efforce tout particulièrement de promouvoir le respect des enfants et de leurs droits. Outre le Prix, le Fonds a aussi financé les frais d’étude d’élèves moins aisés qui passaient des auditions à l’École royale de Ballet, à Anvers.

Les enfants à la base

Lydia Chagoll s’impliquait beaucoup dans le Prix qui portait son nom et donnait son approbation au choix du comité d’avis. “Pour elle, il y avait surtout un critère important”, commente Edith Carbonez. “les enfants devaient être à la base des projets. Elle ne supportait pas les attitudes paternalistes vis-à-vis des enfants : elle avait du mal avec un projet, aussi beau soit-il, s’il avait été exclusivement imaginé par des adultes. Elle voulait soutenir des projets par et pour des enfants, leur participation active était essentielle à ses yeux.”

Il en allait également ainsi lors de la remise du Prix. “Elle insistait pour que les enfants participant au projet soient présents. Quand la cérémonie devait absolument avoir lieu en soirée, elle tenait à organiser un deuxième évènement auquel les enfants pourraient assister.” La diva en elle appréciait ces moments, elle volait la vedette. Mais elle pouvait aussi être émue quand un enfant lisait l’un de ses anciens poèmes ou même danser avec les jeunes du projet qui avait remporté son Prix. Lydia Chagoll était exigeante, mais elle est restée active jusqu’au bout. “Je ne tiens pas le coup quand je ne fais rien”, confiait-elle il y a quelques années au journal bruxellois Bruzz. “Qu’est-ce que vous préférez ? Que je vous ennuie en râlant sur mes maux de dos ?”.

Lydia Chagoll a été inhumée à Temse aux côtés de Frans Buyens, décédé en 2004. Toute histoire a une fin. Même celle d’une femme ‘plus grande que la vie’ comme Lydia Chagoll. Mais le Fonds subsiste et continuera à honorer son nom en soutenant des projets par et pour des enfants.

Faire entendre sa voix

“Pour Lydia Chagoll, un critère était prioritaire : les enfants devaient être à la base des projets. Elle ne supportait pas les attitudes paternalistes vis-à-vis des enfants.”
Edith Carbonez
Ancienne gestionnaire du Fonds Lydia Chagoll

Debateville, le lauréat 2020 du Prix Lydia Chagoll – Pour un sourire d’enfant, est un bel exemple de ce qu’attendait Lydia Chagoll d’un lauréat : appendre aux enfants à s’exprimer et à débattre de manière argumentée. Debateville aide des adolescents vulnérables à faire entendre leur voix dans la société d’aujourd’hui et de demain. Lors d’ateliers hebdomadaires de débat et d’éloquence, des enfants de 11 à 14 ans apprennent de manière amusante à construire une argumentation, à défendre leur opinion ou à tenir un discours enflammé sur des sujets importants pour eux.

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